Ainsi que nous l’avons vu, la cartographie du réel que nous proposons se base sur l’expérience individuelle. Cependant, cette démarche risque d’être insatisfaisante si elle reste lointaine ou seulement intellectuelle ; pour l’approfondir, il faut que l’être humain décide d’engager plus avant une part de plus en plus importante de son être.
LE PROBLEME DE LA VERITE
Le réel doit permettre de démasquer tout ce qui est illusion sinon l’accès à la vérité serait impossible. L’être humain peut ainsi effectuer à partir du réel, le redressement vers la vérité. Dans ce cheminement, il faut faire confiance au réel et souvent l’accepter comme il est.
La route qui utilise le langage n’est cependant pas sans embûches. Car nous savons que le langage peut pointer « hors du réel » dans l’illusion. Cependant quand l’écrit vise le réel, il peut témoigner qu’avec le langage, la vérité peut se dire dans l’histoire des hommes.
DEMULTIPLER L’EXPERIENCE
Il peut être intéressant de « démultiplier » notre expérience. On peut ainsi décider d’interroger l’histoire humaine et alors bénéficier de tout un ensemble de témoignages de personnes qui nous ont précédés ou qui sont nos contemporains.
En effet, il serait absurde de faire table rase des traditions humaines et du savoir humain. Cela permet de ne pas se limiter à sa propre expérience d’autant que l’on a pas tout à réinventer et que la vie humaine est courte. Cela va influencer évidemment notre prise de conscience et toute notre relation au réel. Alors, il est possible de se laisser interpeller et d’enrichir ainsi sa propre compréhension. C’est ici qu’il est toujours intéressant de « critiquer » sa propre compréhension. C’est une marche en tension qui doit être rapportée à sa propre expérience.
Il y a là un aspect crucial de cette approche : peut-on faire confiance à ce qui est rapporté par des hommes ? Il faut ici évaluer (en faisant résonner ce qui est dit dans notre intériorité) et, le cas échéant, faire confiance.
EVALUER ET FAIRE CONFIANCE
Dans l’expérience démultipliée, on peut poser un acte de confiance : je fais confiance à d’autres hommes quant à ce qui m’importe le plus dans ma vie. Cet acte de confiance n’est pas anodin. Faire confiance me décentre de moi-même, je reçois aussi d’autres ce qui est au cœur de ma vie. Ce décentrement m’évite de m’enfermer dans ma propre vie.
S’INTERROGER
L’homme, au cours des époques, est sorti des mythes pour rentrer dans l’histoire devenue maintenant planétaire et marquée par :
- l’unité de l’homme ;
- les droits et les devoirs de l’homme.
L’histoire est nôtre, elle doit permettre à chacun de devenir un citoyen dans le monde (avec les particularités de son époque) et de ne pas avoir à abdiquer sa dignité.
L’homme essaie de trouver des réponses aux grandes questions qu’il se pose. Il peut à cette occasion accepter l’effondrement de certitudes qu’il croyait solides (mais en fait arbitraires) : c’est s’ouvrir l’espace même de la liberté, c’est un véritable retournement de l’être.
L’homme s’aperçoit alors qu’il est aussi plus qu’il ne peut savoir de lui :
- il ne s’est pas créé lui-même ;
- il se construit avec les autres.
Il peut décider de s’ouvrir au monde et de faire confiance à sa raison critique. Sa conscience lui permet aussi de refuser un arbitraire posé par lui-même ou par d’autres hommes. Car l’arbitraire ne doit pas être érigé en absolu : cela conduit à en faire un faux dieu et à devenir son esclave.
Il doit aussi accepter de rencontrer des limitations ou une part d’inconnaissance - peut-être provisoires.
Pour la science elle-même, l’être humain et le monde restent, par exemple, des mystères, car elle ne sait pas expliquer de nombreux « sauts » (de la matière vers la vie, de la vie vers la conscience, de la conscience vers la pensée...).
Dans cette quête de sens, l’être humain n’est pas seul ; il a été précédé, il sera succédé. Il peut trouver avantage à se tourner vers le "Trésor" accumulé dans les cultures et l’histoire humaine : en particulier les religions, les traditions anciennes véhiculées par les écoles initiatiques, les philosophies…
DES ATTITUDES FONDAMENTALES
Etre a l’écoute du réel
Pour cartographier le réel, nous préconisons une attitude. Cette attitude fondamentale est celle de l’écoute du réel. Il faut laisser le réel venir à nous dans le présent et être attentifs. Car avant de parler, il faut avoir écouté.
Constater
L’être humain peut décider de se servir du réel comme un vaste champ d’expérience. Cela inclut aussi sa propre intériorité, son corps qui vit.
Le constat fait appel à l’expérience, il permet de mettre des mots sur l’expérience. Lorsqu’un être humain entre en communication avec d’autres êtres humains, il peut s’apercevoir à cette occasion qu’au moyen du langage, en particulier, il peut avoir un consensus avec d’autres au sujet du réel. Il peut même décider de se servir de l’expérience des autres.
Le réel est observable à différentes échelles. Même si cette observation fait toujours appel aux sens humains et aux possibilités humaines qui peuvent être démultipliées. Ainsi avec le microscope, le télescope, le calcul...
Peut alors s’engager un dialogue avec le réel, y compris les autres pour :
- communiquer ;
- questionner ;
- faire des hypothèses ;
- vérifier ;
- agir ;
- donner des réponses ;
- affirmer...
Ceci donne une certaine tonalité scientifique à notre cartographie qui vise à l’établissement d’une carte du réel. En effet, notre discours veut faire appel à l’expérience. Il veut être un discours « dense » qui rende compte du « câblage » de l’être humain au réel.
S’inscrire dans le présent
Dans son expérience du monde, l’être humain peut privilégier le moment présent où il vit. Non comme un instant qui s’écoule, coincé entre un passé et un futur, mais comme une plénitude, celle du jaillissement de sa propre vie. La vie s’éprouve dans le présent. Même si parfois elle est tension vers l’avenir ou nostalgie du passé.
La vie se déploie dans une histoire. Mais le présent est le vrai lieu des perspectives, même le recul que l’on en a. Le présent est le lieu de la manifestation du réel. C’est dans le présent que s’expérimente et s’assume le réel. Même si ce réel reste voilé et parfois incompréhensible.
Le présent se déroule. Pour résoudre les différentes questions que nous nous posons, nous avons l’état du présent avec les traces du passé...
L’investigation du passé se fait donc à partir de ses traces dans le présent. Ces traces nous confrontent au problème des commencements qui, souvent comme le nôtre, se perdent dans les brumes du temps... Ici nous avons besoin du témoignage des autres sur l’antériorité du réel où nous sommes insérés.
Chaque être humain participe à l’histoire du réel et lui imprime une direction qui, sans lui n’aurait pas été. En ce sens chaque être humain imprime une trace indélébile au réel, comme le fait également tout être.
Utilisons donc le présent pour construire notre présent. Faisons-en une contribution à notre cheminement et à celui du réel. Inscrivons dans notre présent des traces de notre présent qui passe et sur lesquelles nous pouvons nous appuyer. Dans cette quête, sachons peut-être que nous n’avons pas tout à construire et tout à retrouver : il est important, tout en restant critique, de faire confiance aux autres et au réel tels que nous les trouvons... même s’ils nous laissent quelque part insatisfaits.