UN REEL PERCU HUMAINEMENT
Le réel est perçu par l’être humain, particulièrement au moyen de ses sens. L’être humain a ici une vision locale du réel.
Mais les sens humains peuvent être démultipliés. C’est le cas avec l’astronomie qui traite du monde des grands espaces. Ou celui de la physique des particules qui rend compte du monde sub-atomique.
Une voie pour démultiplier les sens ou la pensée est celle du langage comme, par exemple, le langage naturel ou le calcul issu du langage mathématique. Ce peut être aussi celle du silence intérieur qui fait émerger la conscience profonde.
CONNAISSANCE ET MODELISATION
L’approche du réel que nous proposons induit une théorie de la connaissance du réel. Dans ce cas, le sujet connaissant occupe la place centrale : c’est en effet lui qui est confronté au réel et qui en rend compte. Toute théorie du réel dévoile ainsi le propre rapport au réel d’un sujet connaissant. Car l’être humain a des opinions. Certaines pour lui sont des certitudes qu’elles soient vérifiées par l’expérience du réel, qu’elles engagent une foi ou une croyance. D’autres sont marquées par le sceau du doute.
Le rapport au réel conduit à la construction d’une vision du réel. Alors avec le langage, l’être humain va développer des discours. Nous appellerons modèles des discours organisés.
Les modèles sont destinés à être immergés dans l’intériorité humaine. Une vision du réel fait elle-même généralement coexister divers modèles s’appliquant au réel. L’adhésion à ces modèles peut être plus ou moins grande. D’une certaine façon, le choix d’un modèle suppose une croyance en ce modèle et un modèle s’affermit d’autant plus qu’il rencontre le vécu. Les modèles sont interprétatifs. Ils s’inscrivent dans une histoire et sont reçus dans une communauté humaine, mais d’abord dans l’intériorité d’une personne. Ils colorent la vision du réel.
Les modèles traités ici sont ceux qui s’expriment dans un langage. Un modèle dans sa version la plus simple peut être rendu par un mot du langage : un mot correspond, en général, à un aspect persistant du réel.
Construire un modèle peut se faire par investigation du réel. Il peut aussi découler d’intuitions et d’inspirations. Il peut aussi consister à faire « fonctionner » un langage. Cela peut amener aux limites du langage et permettre de franchir ces limites en devenant alors créateur.
Mais quelle valeur donner à un modèle ? L’essentiel est de confronter le modèle au réel. Cela peut se faire par l’expérimentation, par la justesse de ses prédictions ou par son évidence... On s’attachera à voir lorsque le réel résiste ou s’en écarte.
Ce qui est recherché maintenant, c’est qu’un modèle « colle » au plus près du réel.
L’ECART AVEC LE REEL
L’écart d’un modèle avec le réel est irréductible pour le langage naturel qui ne fait que désigner le réel : une carte n’est pas le territoire, ainsi une carte du réel n’est pas le réel. Mais il se pourrait que la réponse soit différente avec un autre langage.
Une voie est de dire que tant qu’il y a des modèles dans la conscience, ces modèles occultent le réel. De ce fait, la voie du non écart avec la réalité pourrait être celle du « rien » ; c’est-à-dire d’une conscience débarrassée de tout modèle.
Le modèle sans écart serait alors absence de modèle dans la conscience. Cela correspond peut-être à un « état de conscience modifié ». Cette voie est une voie limite. Le zazen vers le « rien », la contemplation sans images peuvent en constituer un chemin. Nous sommes alors sur la voie du « silence ». Nous en connaissons toute la valeur.
Mais nous ne faisons pas ici ce choix. Il arrêterait cette entreprise : « Qui d’entre nous, hommes d’aujourd’hui, pourrait s’imaginer que ses tentatives pour penser sont chez elles sur le sentier du silence » (Heidegger). Notre voie est, en effet, celle où le langage se déploie. Mais il ne faut passer sous silence les expériences limites du langage qui montrent bien que l’intériorité humaine n’est pas limitée à l’univers conscient des mots, car un individu ne peut pas toujours exprimer dans le langage ce qu’il éprouve.
TROUVER DES INVARIANTS
Lorsqu’un modèle est explicité, on peut tenter de faire un modèle de ce modèle (c’est-à-dire un discours sur ce discours). Cela suppose une réflexion de la conscience sur elle-même.
On peut alors s’engager sur un chemin qui longe celui des modèles sans écart en considérant les modèles qui n’ont pas (ou peu) d’écart avec le modèle qu’ils étudient : ces modèles seront dits invariants.
Un modèle invariant est alors un modèle dont « l’écart avec le réel » est le plus réduit possible dans la mesure où la conscience ne peut mettre en évidence que peu d’écart d’un modèle invariant avec son modèle.
Un tel modèle invariant peut être un point d’accrochage sûr pour la conscience puisqu’il ne subit pas de distorsion dans la conscience (ou tant qu’il ne subit pas de distorsion). D’où l’intérêt fondamental de ces modèles. Dans cette approche qui part de la conscience, la quête des invariants est prometteuse. En effet, la condition d’invariance lorsqu’elle est réalisée permet d’ancrer la conscience autour de ces noyaux durs que sont les invariants.
Ces invariants, outre qu’ils affermissent la conscience, deviennent alors des points d’ancrage privilégiés d’un discours sur le réel.